Que veut dire « grâce » ?
Un même mot peut parler d’une faveur reçue ou d’un merci adressé. Commençons par les expressions françaises, avant de regarder les langues de la Bible.
« Trouver grâce », c’est être accueilli avec faveur. « Faire grâce », c’est accorder un bienfait ou un pardon. « Rendre grâce », c’est remercier. Ces expressions se ressemblent, mais ne disent pas exactement la même chose.
Dans les passages sur le salut, la grâce souligne que Dieu donne librement. Ce sens ne doit pas être imposé à tous les usages du mot : on peut aussi parler de la grâce d’une parole.
Noé est accueilli avec faveur. Le récit parle de la bonté de Dieu, avant que nous abordions les définitions savantes.
Pour vérifier que j’ai compris : « Rendre grâce » signifie-t-il pardonner ?
Non. Ici, il s’agit de remercier. C’est la phrase et son contexte qui donnent le sens.
Comprendre · Les textes et leur contexte
ḥēn
חֵןH2580La faveur, le regard bienveillant. Souvent dans la formule « trouver grâce aux yeux de ». Le mot peut aussi désigner le charme. Segond traduit « grâce » ; le Semeur souvent « faveur ».
ḥesed
חֶסֶדH2617La bonté fidèle, l’amour loyal de l’alliance. Segond traduit « bonté », « miséricorde », « amour » ; les traductions choisissent « bonté », « amour » ou « fidélité » selon le contexte.
charis
χάριςG5485La grâce : ce qui réjouit, la faveur imméritée, le don, et la reconnaissance. Environ 155 emplois, dont une centaine dans les lettres attribuées à Paul. Le mot central du parcours.
éleos
ἔλεοςG1656La miséricorde. C’est le mot par lequel la Bible grecque rend souvent ḥesed : le Nouveau Testament hérite ainsi de la bonté fidèle sous le nom de miséricorde.
De charis à gratia, de gratia à « grâce »
χάρις charis — apparenté à chairō, « se réjouir »gratia — de gratus, « agréable, reconnaissant »grâce — attesté en français vers 1050Le grec charis est apparenté à chairō, « se réjouir » : la grâce est d’abord ce qui réjouit et charme, puis la faveur que l’on accorde, le don qui en résulte et le merci que l’on rend. Le latin gratia (de gratus, agréable, reconnaissant) a hérité des mêmes sens : charme, faveur, reconnaissance. Les traductions bibliques latines, avant même Jérôme, emploient gratia pour traduire charis. Le français « grâce » vient du latin gratia ; il ne dérive pas directement du grec. La famille du mot garde ces trois visages : gracieux (le charme), gracier et faire grâce (la faveur), gratuit et gratis (le don sans contrepartie — gratiis, « pour les grâces », c’est-à-dire pour rien), gratitude, ingrat et rendre grâce (le merci). « Gré », « agréer », « malgré » et « de bon gré » descendent du même gratum. La Bible hébraïque, elle, avait déjà un adverbe pour la gratuité : ḥinnām, « pour rien », formé sur ḥēn ( ; et, en grec, dōreán : , ).
Les mots désignent la faveur, la bonté fidèle ou la reconnaissance selon le contexte. Ils ne signifient pas, à eux seuls, « faveur toujours imméritée ». Dans son raisonnement sur le salut, Paul oppose explicitement la grâce au salaire (). Quand Paul dit « si c’est par grâce, ce n’est plus par les œuvres ; autrement la grâce n’est plus une grâce » (), il formule une affirmation théologique dans son contexte, et non une définition valable pour tous les emplois du mot.
Le mot grec charis a trois emplois qu’il faut savoir reconnaître, car le français les sépare. La grâce reçue : « c’est par la grâce que vous êtes sauvés » (). La grâce qui charme : « les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche » (), « que votre parole soit toujours accompagnée de grâce » (). La grâce rendue, c’est-à-dire le merci : « grâces soient rendues à Dieu » () ; et, en , « doit-il de la reconnaissance à ce serviteur ? » traduit littéralement « a-t-il charis pour ce serviteur ? ». En , « quel gré vous en saura-t-on ? » rend le même mot : Segond a choisi « gré », de la même famille latine que « grâce ».
Le tableau ci-dessous montre comment cinq traductions françaises rendent les mots-clés. Segond 1910 et Darby gardent presque toujours « grâce » ; la Nouvelle Bible Segond rend souvent ḥesed par « fidélité » ; le Semeur et Parole de Vie explicitent le sens (« faveur », « amour », « bonté »). Ces choix doivent être évalués dans chaque contexte. Une traduction constante aide à repérer les répétitions ; une traduction plus explicite peut mieux faire comprendre le sens. Le texte original permet de vérifier les deux.
| Mot original · référence | Segond 1910 | NBS 2002 | Semeur 2015 | Parole de Vie | Darby 1890 |
|---|---|---|---|---|---|
| חֵן ḥēn · | trouva grâce | trouva grâce | obtint la faveur | se montre bon pour | trouva grâce |
| חֶסֶד ḥesed · | dans ta bonté | selon ta fidélité | toi qui es si bon | à cause de ton amour | selon ta bonté |
| חָנַן ḥonnēnî · | aie pitié de moi | fais-moi grâce | aie pitié de moi | aie pitié de moi | use de grâce envers moi |
| חֶסֶד ḥesed · | les bontés | la fidélité | les bontés | la bonté | les bontés |
| נְדָבָה nedābāh · | un amour sincère | un amour généreux | librement mon amour | de bon cœur | je les aimerai librement |
| κεχαριτωμένη · | toi à qui une grâce a été faite | comblée par la grâce | à qui Dieu a accordé sa faveur | t’a montré son amour | que Dieu fait jouir de sa faveur |
| χάρις charis · | la grâce | la grâce | la grâce | l’amour | la grâce |
| δωρεάν dōreán · | gratuitement | gratuitement | c’est un don | gratuitement | gratuitement |
| χάρις charis · | par la grâce | par la grâce | par grâce | grâce à la bonté de Dieu | par la grâce |
| χάρις charis · | ma grâce te suffit | ma grâce te suffit | ma grâce te suffit | mon amour te suffit | ma grâce te suffit |
Bleu : le mot « grâce » (ou un équivalent constant) est conservé · Rouge : le sens est explicité. Cliquez une référence pour lire les cinq versions complètes. Parole de Vie remplace presque systématiquement « grâce » par « amour » ou « bonté » : plus simple, mais le fil du mot se perd.
Les concordances donnent environ 69 emplois de ḥēn dans le texte massorétique, dont une quarantaine dans la formule « trouver grâce aux yeux de » (māṣāʾ ḥēn bəʿênê) ; environ 78 du verbe ḥānan, « faire grâce » ; et près de 250 de ḥesed, dont plus de la moitié dans les Psaumes. Dans le Nouveau Testament, charis apparaît 155 fois (156 selon le texte suivi), dont une centaine dans les lettres pauliniennes ; les Évangiles de Matthieu et de Marc ne l’emploient jamais, Luc et Jean rarement, mais à des places décisives ( ; ; ).
Le passage d’une langue à l’autre a laissé une trace importante. La Septante, ensemble de traductions grecques de livres bibliques commencé au IIIe siècle avant J.-C., rend presque toujours ḥēn par charis, mais ḥesed le plus souvent par éleos, « miséricorde ». Résultat : quand le Nouveau Testament dit « miséricorde », il porte souvent la bonté fidèle de l’alliance, et quand il dit « grâce », il porte la faveur imméritée. Paul unit les deux en : « Dieu, qui est riche en miséricorde… c’est par grâce que vous êtes sauvés ». Ouvrez puis l’onglet « Original » : vous verrez côte à côte raḥûm (compatissant), ḥannûn (gracieux), ḥesed (bonté) et ʾemet (fidélité) — un arrière-plan possible de l’expression « grâce et vérité » chez Jean ().
Un dernier détail de lexique : le prénom Jean (Yoḥānān) signifie « l’Éternel a fait grâce », et « Anne » (Ḥannāh) « grâce ». Le mot n’était pas réservé aux théologiens ; il était porté par des personnes.